24/07/2013

 
 
 
LE ROMAN de RENART
 Tibert, Renart et l'andouille
 

Au pays de l'andouille, il semble important de montrer les textes de la littérature mettant en valeur notre charcuterie originale. Parmi ceux-ci
LE ROMAN DE RENART
un ensemble de textes contant l'histoire de Renart (et non Renard) dans ses pérégrinations  pour survivre , telle la faim, thème présent dans la vie des hommes du Moyen-Âge. C'est une véritable satire sociale avant la lettre, malicieuse, pittoresque, mais le plus souvent réaliste.
 

Le Roman de Renart n'est pas un roman ; le « roman » était la langue que l’on parlait entre le latin et l’ancien français. Les textes de l’époque étaient écrits soit en latin, soit en roman. Ces derniers étaient d’abord appelés « romans » en références à la langue utilisée. Plus tard ce nom désignera les fictions dans le sens où on l'entend aujourd'hui.
Cette véritable épopée animale, parodiant les chansons de geste, raconte les aventures d’un goupil (à l’époque, nom commun du renard) appelé Renart (nom propre qui deviendra nom commun, témoignant du succès de l’œuvre). L’animal rusé passe son temps à imaginer des tours pour trouver sa nourriture et à chercher querelle aux bêtes de la ferme et de la forêt : le coq Chanteclerc, le corbeau Tiécelin, le chat sauvage Tibert, l’ours Brun… et surtout le loup Ysengrin qu’il ridiculise.
 

Le Roman de Renard a été écrit en vers , le plus souvent en octosyllabes (8) par une trentaine d'auteurs souvent anonymes  entre 1170 et 1250. Le manuscrit que nous vous présentons ci-dessous fut édité au 14ème siècle avec des illustrations assez naïves.
 
 
 
  
VOICI L'ÉPISODE NOUS INTÉRESSANT
avec les deux personnages
RENART , le goupil rusé, et TIBERT le chat...
 
°°°°
 
Affamés Renart et Tibert  battaient tous deux campagne lorsqu’ils découvrirent au bord du sentier une magnifique andouille. Renart la saisit le premier.
 
 
Merci à Dieu, beau copain Renart ! dit alors Tibert, mais n’oubliez pas que j’ai droit à la moitié de l’aubaine.
- Comment donc ! dit Renart ; qui veut vous prendre votre part ?  N’avez-vous pas ma parole d’associé ?
- Mangeons donc tout de suite cette andouille, proposa Tibert, qui ne se sentait pas trop rassuré.
- Un peu plus loin, répondit Renart. Ici, nous serions dérangés.


Il prit l’andouille par le milieu, avec ses dents, la laissant pendre de chaque côté de sa gueule, et tous deux se mirent en route.
- Voilà une bien vilaine façon de porter cette andouille, lui dit Tibert. Vous la traînez dans la poussière et vous bavez dessus entre vos dents. Je vous avertis que si vous la portez longtemps ainsi, je vous la laisserai toute entière. Moi, je la porterais autrement…
- Et comment donc ? dit Renart.
- Passez-la moi et vous verrez, dit Tibert. Il est juste que je m’en charge, puisque vous l’avez vue le premier.
 
 
Renart lui passa l’andouille, songeant qu’il serait vite accablé du poids et moins habile à se défendre. Tibert en fut bien aise ; il prit l’andouille avec grâce, mit l’un des bouts dans sa gueule, la balança et la rejeta légèrement sur son dos.
- Voilà, dit-il, comme il faut la porter : elle ne traîne pas dans la poussière et je ne bave pas dessus d’une manière dégoûtante. Maintenant, nous nous en irons  jusqu’à ce tertre où je vois une croix ; là nous serons bien tranquilles et personne ne pourra nous surprendre. Il partit au grand galop et ne s’arrêta de courir qu’au pied du calvaire.
Renart fut fort irrité quand il comprit la ruse.
- Compère, attendez-moi ! cria-t-il.
Mais Tibert n’avait pas besoin de ses conseils pour savoir grimper. De ses ongles, il se prit à la croix, se jucha lestement dessus et s’assit sur un des bras. Renart se vit berné.


- Tibert, gémit-il, que signifie cela ?
- Tout va bien, dit Tibert ; montez ici et nous mangerons l’andouille.
-  Ce ne serait pas commode, dit Renart, il y a peu de place là-haut  et nous ne pourrions tenir à deux. Puisque  vous ne voulez pas descendre, agissez donc en loyal compagnon : partagez là-haut cette andouille et jetez-moi ma part.
- Ma parole, vous déraisonnez, copain Renart, dit Tibert. Comment osez-vous me demander de jeter à terre une nourriture aussi précieuse ! A mon avis, il est préférable que vous vous en passiez pour cette fois ; mais je vous promets que la première andouille que nous trouverons sera pour vous et que vous ne m’en donnerez pas une miette.
- Allons Tibert ! Jetez-moi un peu de cette andouille ! supplia Renart.
 
- Fi de gourmand ! dit Tibert. Ne pouvez-vous attendre d’en trouver une autre bien tendre qui sera tout entière pour vous ?
Là-dessus il se mit à manger l’andouille avec tant d’entrain, que Renart en avait les yeux brouillés de larmes.
- Digérez maintenant, mon ami ! dit-il au chat quand il eut fini. Je vous attends en bas pour vous reconduire au logis…
Et il savourait déjà sa vengeance , lorsque des chasseurs montèrent jusqu’au tertre.
- Au goupil ! crièrent-ils en lâchant leurs chiens. Renart fut contraint de détaler, le ventre vide, tandis que Tibert assistait tranquillement à la poursuite, en essuyant ses moustaches.
 
 
 
 
°°°° 
 
RÉFLEXIONS :


Les deux personnages sont de force égale car chacun essaie de tromper l’autre et la crainte que chacun inspire à l’autre les retient de se battre. De plus, toutes leurs actions sont toujours associées à une arrière-pensée et au désir de tromper son adversaire.

L’hypocrisie de Renart est ici à son comble et le discours apaisant, moralisateur et quasi religieux prend toute sa valeur satirique, surtout associé à la première partie de la branche qui souligne le plaisir méchant que Renart éprouve en apercevant le chat. Tout ce discours, qui pourrait être dit par un religieux, prend ainsi toute sa dimension satirique par son côté patelin et doucereux.
 
La base du discours de Tibert est de faire semblant d’ignorer l’impossibilité pour Renart de grimper sur la croix et de prendre l’andouille pour un objet quasi religieux. Toute l’hypocrisie de son discours consiste à faire semblant de vouloir du bien à Renart. En même temps, il pousse ce dernier à jurer ce qu’il ne peut tenir et joue de sa colère pour le condamner à ne pas manger l’andouille. Son discours est donc particulièrement cruel car Renart n’est pas dupe et sait très bien à quoi s’en tenir quant aux intentions du chat.




 

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