11/02/2019




YVONNE JEAN-HAFFEN
(1895 - 1993)


Femmes et petites filles... de notre pays


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07/02/2019




Le RENDEZ-VOUS de SÉGLIEN

Chacune sur son 31...

Deux jours auparavant, vers midi et demi, une auto Torpédo se rangea sur la place de l’église dans un nuage de poussière et un teuf-teuf assourdissant. Le chien jaune étendu pour sa sieste daigna lever le cou et eut un mouvement sec pour chasser d’un coup de dent la mouche qui taquinait son oreille puis, rassuré sans doute sur la nature de l’intrusion, reprit son somme comme si de rien n’était.

Une fois le moteur apaisé, trois individus s’extirpèrent du véhicule et descendirent le matériel. Tandis que l’opérateur chef agençait sa chambre photographique sur le trépied support, les deux jeunes acolytes, portant chacun une sorte de fanion, se mirent à courir vers la face sud de l’église, côté ouest. Le premier ajusta le sien au niveau du pilier. Le second y accrocha l’anneau de sa chaine d’arpenteur et reprit sa course vers l’extrémité-est de l’église ; il s’arrêta pile 50 mètres plus loin et planta sa balise. Pendant ce temps, le photographe avait assuré la stabilité de son appareillage ; il siffla un bon coup et, levant le bras au ciel, d’un geste énergique leur commanda de tenir l’immobilité parfaite. Puis il enfouit sa tête sous le drap noir de la chambre et examina scrupuleusement les événements au travers de son optique. 
Ça clochait un peu. Le carré de l’hypoténuse du triangle rectangle était bien égal à la somme des carrés des deux autres côtés, aucun doute là-dessus ; c’était donc le sommet du triangle isocèle qui péchait. L’homme jura brutalement à l’adresse du chien ; celui-ci répliqua gentiment en agitant son fouet trois fois, marque évidente de sympathie mais, manifestement, il n’entendait pas bouger. Résigné, le maître déplaça sa toto et trouva enfin le vrai point d’équilibre qui lui permettait de capter la totalité du champ photographique que délimitaient les deux jeunes tenant leurs fanions comme des hallebardes. Il sortit une tête réjouie de son capuchon noir et sa bonne humeur retrouvée m’incita à l’aborder.


Très poliment, je lui demandai le pourquoi de cette cérémonie. Il répliqua en un très fort rire syncopé: "Ah ! Ah ! Ah ! " Cet appel déclencha en réaction un nouveau battement de fouet de la part du chien.
Il faisait chaud, il faisait très soif. «  Venez prendre un canon ou un bock avec moi au bistrot, je vous raconterai tout ». Le chien applaudit à sa façon, se leva en baillant et, tout guilleret, nous ouvrit le chemin.
Nous voici donc tous installés dans l’ombre et la fraîcheur de l’auberge. Les gamins commandent des diabolos, l’un choisit menthe l’autre grenadine, et ils sortent les cartes ; on n’entend plus que leurs rires sauf quand ils empiffrent leurs crêpes. Félix et moi (je dis Félix, mais en fait je ne lui ai pas demandé son nom), nous devisons, les bocks succédant aux canons, le tout accompagné des solides tranches que nous découpions allègrement dans la pièce de lard servie avec la miche de pain frais et la motte de beurre mises à notre disposition.
« Comment, me dit-il, vous ignorez que Séglien s’apprête à recevoir le plus magnifique défilé de gala de l’année ? Après-demain, à peu près cette heure, s’assemblera ici un immense bouquet des fleurs qui auront marché le long des routes et chemins creux dans le frais matin bleu. Toutes les dames et demoiselles invitées au grand mariage qui se célèbrera ici, dans l’église ; orgue à l’unisson et cloches à la volée. »
   Et moi, bêtement : « il n’y aura pas d’hommes ? »
" Bien sûr que si ! Mais vous ne lisez donc pas les journaux ? Vous sauriez que le gouvernement a décidé, après mure réflexion, d’exonérer de la taxe de luxe les tabliers, écharpes et châles faisant partie du costume breton féminin. Mais il persiste à vouloir taxer le chapeau breton. Vous imaginez le tollé ! En réaction, il se chuchote que nos fiers Pourleths ont décidé de ne plus porter que le melon afin de dénoncer à la face du monde cette atteinte au patrimoine ! Soutenus en cela par nos députés qui ont déposé une vive protestation. » 
Il me sortit de sa poche, un vieux journal froissé qu’il m’invita à lire.


Il disait vrai. Et je lançais une couenne au chien jaune qui frétilla de plaisir en me faisant des yeux tendres.
« Mais pourquoi Séglien ? Plutôt que, je ne sais pas, moi, Guémené, par exemple. »
« Décidément ! » Il farfouilla longtemps dans son immense vareuse. Il en extrayait toutes sortes de choses insolites, des brins de tabac, un mouchoir à carreaux blanc et violet, une boite de pastilles Pulmoll, un tube d’aspirine entier, un flacon de cognac entamé, un peigne qui n’avait plus toutes ses dents, une tranche d’andouille qu’il gardait en guise de porte-bonheur, un roman de Simenon sans couverture, une sardine quiberonnaise en tôle qui lui servait de tournevis, des bouts de ficelle, des allumettes, que sais-je encore ! Enfin, bien caché entre deux billets de 20 francs à l’effigie du chevalier Bayard, un article crasseux de l’Ouest Républicain, qu’il me tendit : «  Tenez ! Lisez ça, et vous comprendrez tout ! » Ce disant, il se leva de table, réclama l’addition, qu’il me glissa discrètement, et rameuta son monde.
Nous avons levé l’ancre et hasardé nos pas chaloupés sur la mer de sable de la place de l’église. Après un dernier salut, je regardais tristement l’auto Torpédo lâcher ses joyeuses pétarades tandis que les enfants me faisaient des démonstrations d’amitié. Je n’ai même pas noté s’ils partaient en direction de Guémené ou de Cléguérec.
Fidèlement accompagné du chien qui m’avait à la bonne, je parcourais le chantier. Je notais les trois points de repérage que Félix avait marqués au sol et, regardant l’église, je devais en convenir, son croquis respectait les théorèmes de la géométrie euclidienne et les lois de l’optique géométrique.


En attendant le grandiose mariage, il ne restait plus qu’à me plonger dans l’ouest républicain et découvrir l’article recommandé par mon ami.
Vous comprendrez que l’exemplaire était bien défraichi, aussi, je vous le livre, tout frais retapé de L’Ouest Républicain, daté du 2 mai 1926.

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Il est, dit-on, autant d’îles dans le golfe du Morbihan que de jours dans l’année. A mon tour je me permets d’écrire que les coiffes qui palpitent dans toute la Bretagne sont aussi nombreuses que les étoiles qui piquent la voute céleste dans les belles nuits. Je n’ai pas ici l’intention de les passer toutes en revue. Mon attention ne se fixera que sur une d’entre elles : la coiffe pourlette. Je ne la comparerai point à ses sœurs que mon chauvinisme, diriez-vous, pourrait déprécier à dessein.

Chacun loue les choses qui lui sont chères. Quant à moi, sorti des tréfonds du pays pourlet, je me complais à dire aujourd’hui quelques mots aimables sur la coiffe des femmes de ma région. Eve en ouvrant les yeux pour la première fois se couvrit aussitôt les cheveux d’une feuille de palmier. Grâce à Dieu, l’industrie a fait depuis d’immenses progrès, et les filles lointaines, très lointaines d’Eve, du pays pourlet, ont la grande satisfaction de remplacer la feuille de palmier par de la dentelle.

Cette coiffure au complet comprend deux pièces totalement distinctes : la coiffe et le béguin. La coiffe proprement dite, panache candide, qui est pour ainsi dire le point final de la parure féminine bretonne : une plaque de dentelle de la largeur de la main, s’étendant sur le plat de la tête ; sur chaque côté une aile rejoignant l’autre sur le devant. Les deux ailes ne forment qu’une seule pièce. Sur les deux coins du devant, une petite cornette. Le béguin n’a rien de particulier.

A quelle époque ce genre de coiffure a-t-il fait son apparition chez nous ? Je ne le sais pas. Je peux simplement vous dire pour vous donner une idée de son ancienneté que ma mère l’a portée dès son jeune âge, ma grand-mère aussi, ainsi que ma bisaïeule. Et j’ai vingt ans. Malheureusement il n’existe point d’Annales pour vérifier que nos ascendants d’au-delà en portaient.

La coiffe pourlette a subi plusieurs évolutions. J’ai été témoin de l’une d’elles. Le fond de la coiffe, au lieu d’être en dentelle comme maintenant, était infailliblement en vieux coton blanc, tout ridé comme le front des vieilles qui la portaient. Les ailes étaient presque toujours en tulle. Il fallait être fille ou femme de « minour » pour les avoir en dentelle. Mais je ne sais quelle vague d’amour-propre et de prospérité a passé sur le monde qui fait qu’actuellement riches ou pauvres veulent se « denteler ». Oui Mesdames, et cette dentelle de Suisse fait fortune en dépit du change douloureux pour nos caisses. Mais les machines ont beau faire des merveilles, même en dentelles, elles n’arrivent pas à égaler en grâce et en inventions, les mains de nos fées bretonnes qui brodent jour et nuit ces merveilleux dessins pour une somme modique. Le dos de la coiffe est alors tantôt orné d’oiseaux qui s’envolent dans l’azur, tantôt de fleurs qui peuvent rivaliser en beauté avec les fleurs des champs. Il en est de même des ailes.



Pour parler techniquement, quel est le centre manufacturier des coiffes pourlettes ? Il y a deux centres qui se font concurrence : Guémené et Séglien. La vieille cité des Rohan a été longtemps le principal point d’attraction des belles de notre région. Le jeudi surtout, jour de foire, il s’y distribuait des coiffes en nombre égal, disaient les vieux, aux poils des animaux vendus sur la place. Mais depuis déjà quelque temps, c’est Séglien qui l’emporte. Il est là une artiste qui sculpte les coiffes comme on ne l’a jamais fait. Elle a la passion de son travail. Son art fait des chefs-d’œuvre et ces chefs-d’œuvre parachèvent la beauté de nos gracieuses bretonnes. Silfiac, Langoëlan, Ploërdut, Locmalo, etc., voilà les clients de Séglien. Je suis heureux de m’apercevoir que la coiffure de mon pays ne perd rien de sa puissante vitalité. Le stupide chapeau des villes n’a eu, jusqu’à présent, aucune prise sur elle. Intrus, il serait chassé comme un coureur de grand chemin. Si j’étais poète, autant j’exalterais l’une, autant je flétrirais l’autre. La coiffe pourletaine est « toute poésie » comme dit la chanson. Symbolique elle l’est. Point nécessaire d’avoir l’imagination hugolienne pour donner à ce bijou un sens vraiment surprenant. Il est blanc. Quoi de plus magnifique ? On vante tant la blancheur des neiges et des lis. Diaphane, ajouré comme le clocher du Kreisker. Ailé, surtout cela. Actuellement on a tant besoin d’ailes, les ailes du rêve pour se soustraire aux lourdes préoccupations qui vous tiennent rivés au sol, d’ailes pour voir plus que le commun, pour se griser d’azur et d’espace. Les deux petites pointes de l’avant, défenseurs comme les cornes du bélier. Elles symbolisent la retenue de nos femmes bretonnes. C’est tout un poème. Il est regrettable que la « Marie » de Brizeux n’ait pas porté la coiffe pourlette. Souvent dans nos pardons locaux, j’ai vu une foule de femmes. On eut dit qu’une armée de goélands s’était abattue sur leur tête. Tout cela frémissait au vent. C’était la Bretagne saine qui tremblait d’émotion.

Fleurs écloses près d’elles,
Dîtes-leur qu’elles sont belles.


O Gounod ! Viens reprendre ton clavier pour célébrer ces goélands de dentelle qui planent sur mon pays.
Cette coiffe a été présentée à plusieurs concours, particulièrement à Nantes, je crois. Elle a toujours eu grand succès.
Filles de mon pays, conservez vos coiffes ! Et on verra que la « guir Breih » est toujours bien vivante. Il faut qu’elles soient toujours aussi nombreuses que les étoiles qui piquent la voute céleste dans les belles nuits.



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Voilà ! Vous en savez autant que moi.
Attendons voir les événements et espérons qu’il fera beau temps. 
Ah ! Il est un rien collant, ce chien !

Pour vous faire patienter, une image du temps passé, bien avant la guerre de 14-18, un modeste mariage à la belle époque. Vous noterez que tous les participants, du plus grand au plus petit portent le costume local. On observe quelques nœuds papillon marque de fantaisie très commune.






Ce matin-là, on vit de tous côtés converger vers le bourg une foule immense, qui en voiture à cheval, qui en groupe marchant et chantant. La mariée, quant à elle, disposait du concours d’une automobile ; arrivée bien avant l’heure pour la cérémonie, quelque part dans une maison, on mettait la dernière main à sa toilette. Dans cette famille de confortable aisance, les filles s’ingéniaient à peindre elles-mêmes sur le velours de superbes glycines ce qui ne manquait pas d’éblouir les petites filles admiratives ; certaines s’en souviennent encore !


Le photographe arriva sur la place pendant la célébration canonique du mariage. Il gara sa voiture et déballa le matériel de prise de vue. Ce fut un jeu pour lui de retrouver ses repères. Comme Lucky Luke (première période), il s’en roula une tranquillement et se mit à fumer en attendant la sortie du cortège. Bien entendu, je ne manquais pas de le saluer. Il me demanda des nouvelles du chien comme s’il faisait partie de ma famille. Mon démenti le désarma. Ah !
Cependant, les événements se précisaient. Pas seulement à cause de la sonnerie des cloches mais par l’affluence de tous les mômes du bourg, essentiellement des garçons d’ailleurs. Ils applaudirent les mariés, surtout le marié quand il dispersa une poignée de sous percés sur lesquels ils se ruèrent comme une volée de poulets accueille la fermière dans la basse-cour. Ils suivirent un peu le mouvement puis, en échangeant quelques horions pour la répartition des places, ils allèrent se percher sur le muret qui retient le reste de cimetière accroché au mur de l’église, attentifs, l’œil en alerte, casquette ou béret vissé sur le crâne.
Maintenant le cortège se déploie sur la place dans un certain tourbillon, on se salue, on fait connaissance, on s’est connu, on s’est perdu de vue, on s’est reconnu ; les langues s’activent, comment dit-on déjà, ah oui, on bat du plat de la langue, et les conversations vont bon train. On se croirait près d’une ruche tant ça bourdonne.
Mon ami Félix se rapproche des autorités et l’on délègue aussitôt quelques éclaireurs pour ordonner le ballet. Lui-même joue le rôle du metteur en scène. Les mariés et les parents proches formeront la tête du cortège, etc. ; la suite répond à des critères qui me dépassent, un protocole quasi royal. Je me régale des mouvements, les lignes qui ondulent, se dispersent, se referment, dans le plus chatoyant décor de couleurs. Je me récite la formule du barde à propos des coiffes, une armée de lents goélands papillonnant au vent. Et les messieurs ? Tous en costume de ville, trois pièces cravate et chapeau mou, sauf trois fidèles au chapeau rond à brides. Une révolte, vraiment ? Plutôt un formatage. Félix m’aurait-il bourré le mou !
Quand l’affaire fut dans le sac, je veux dire les plaques photos, je rejoignis Félix qui remballait. La question de la mise en scène me turlupinait et je m’en ouvris à l’homme de l’art.
« Pourquoi donc présenter ainsi les participants ? Au spectacle, les acteurs principaux, en particulier le couple vedette, saluent les spectateurs depuis le centre de la scène, les autres formant une sorte de haie d’honneur ou de chœur. On retrouve également cette pratique dans bon nombre de photographies de mariage à la campagne et même en ville où on utilise des gradins. »
« Vous ne comprenez donc rien ! Il s’agit d’un défilé de gala, présentation de tenues. Construire une pyramide, vous n’y pensez pas ! On ne verrait que celles du premier rang. Sans compter le travail pour planter un échafaudage devant supporter plus de 80 personnes. Alors que là, chacune pourra revoir sur mon cliché le mariage dans sa globalité et en même temps évaluer, admirer sa toilette, et comparer aux autres. Mais, rassurez-vous, il y aura un autre cliché genre pièce montée dans la cour de la ferme, après le repas. »
Javais encore des tas de questions, en particulier celle des chapeaux mous mais Félix monta dans sa Torpédo, lança le démarreur et, opérant un époustouflant virage sur l’aile, il me salua gentiment de la main. Kenavo !
La noce envolée dans un tourbillon de couleurs, les gamins en allés à la maison, je me retrouvais seul en scène. J’allais battre en retraite quand un compagnon fidèle, le chien jaune, vous l’aviez deviné, vint à moi, s’allongea pour la sieste et agita son fouet, trois fois, naturellement, comme pour me consoler et me rappeler la vanité des choses.
Sans doute, j’avais rêvé. J’avais oublié cette histoire quand, récemment, je reçus un cadeau, une photographie de mariage breton du pays de Guémené. L’image, un long format 9 X 23 cm, était un peu terne, fanée comme une églantine passée de saison. Jugez, la voici :



Mais suffisante pour raviver les souvenirs. 
Genre poil à gratter, rien ne vaut les graines de l’églantier.
Je reconnus immédiatement l’église de Séglien et ses deux colonnes extérieures bien reconnaissables (voir la photo Guéranne, plus haut). Après quoi, il convenait de dérouler les 50 m de cortège.


Réduit à moi-même, j’aurais sorti une statistique banale concernant les participants à la noce : 36 hommes, dont seulement trois aficionados du chapeau rond à guides, tous les autres en costume de ville ; 41 femmes, dont une perdue en tenue de citadine ; 5 enfants, dont une seule en costume breton. A cette énumération, ajouter 32 gamins sur le muret du cimetière et, égaré, un brave homme en casquette. Autrement dit, la couleur locale, le spectacle, la fantaisie, la créativité, ce sont les 40 femmes et jeunes filles qui les apportent.
Qui donc pouvait mieux éclairer notre lanterne que des observatrices sachant dire les coiffes, les jupes, les tabliers, les dessins, les velours, les satins, les dentelles, sachant fixer une époque à un détail, « le tablier blanc c’était avant le mariage de ma mère », capables de reconnaître la mariée aux manches de sa robe.
Déroulons donc le ballet. On essaiera de présenter les groupes en conservant une certaine homogénéité, tant pis si certains personnages réapparaissent plusieurs fois.
A tout seigneur… Nous commencerons par la tête de cortège comme il se doit. Mais les surprises sont ailleurs…
                        
Première éclaircie d’image.



Scène 1, les mariés et la garde rapprochée, 
demoiselle et garçon d’honneur, parents, les musiciens et les enfants de chœur. 
La plupart un peu figés. L’émotion, sans doute !


Idem, en essayant de préciser les portraits. 
Mais, c’est illusoire, ça manque de netteté de ce côté.


Suite 1, un premier bouquet de jolies toilettes artistement travaillées, 
parentes ou amies encadrées par une grand-mère 
et un homme comblé (il a deux cavalières).


Après les jeunes filles, des femmes de responsabilités et un jeune homme égaré.


Où l’on s’attarde sur deux superbes toilettes qui méritent le détour…


et les suivantes, avant de découvrir la dame de la ville,
un peu dépassée par la farandole des rosaces, des arabesques et des fleurs exubérantes.


Suite 2, les motifs se multiplient, fleurs, lierre, faisceau d’épis de blé, raisins…


et puis, des parures plus modestes en décorations (du moins au degré de résolution graphique) 
mais qui ne préjugent en rien de la qualité des étoffes.




Suite 3la fin du cortège, elle aussi, comme l’entame, mal servie par la photographie. 

Les images sont plus brouillées mais certains motifs rappellent ceux qui ont le plus ébloui.







A part l’heure, midi cinq, on ne sait rien sur le temps qu’il faisait ce jour-là à Séglien. Pas la moindre ombre, pas d’arbre pour estimer la saison. Le photographe a fait de son mieux dans un travail difficile (je ne connais pas d’autre exemple d’un si long cortège pris de cette manière). Je suppose que chacune des participantes a apprécié son image.
Les hommes ont bien supporté le chapeau mou. Ce n’était pas, comme je l’espérais un acte de rébellion contre la mesure gouvernementale, mais une évolution dont on peut suivre les étapes tout au long des années 20 et 30. Les hommes ont d’abord quitté la blouse, puis les jeunes ont progressivement adopté des tenues à « la mode de Paris » et de Pontivy. Et ceci pour des raisons multiples : émigration massive vers la capitale et les grandes villes ; musique et danses traditionnels perdant du terrain face aux rythmes nouveaux relayés par la TSF et les phonographes, cinéma américain et ses héros, etc. Plus sensibles à la tradition et aussi plus impliquées dans le travail de couture et de confection des habits, les filles et les femmes résisteront jusqu’à l’immédiat après-guerre.
Une statistique toute simple portant sur les mariages et même sur la mi-carême de Guémené, établirait facilement une chronologie avec des variantes ville / campagne. La substitution progressive des sonneurs au profit de l’accordéoniste accompagne le phénomène vestimentaire ; là aussi avec des variantes tenant sans doute, au talent ou à la disponibilité des musiciens, mais aussi à l’opinion des mariés.


En guise de conclusion :

La question posée par le barde de savoir qui de Séglien ou de Guémené imprime sa marque sur la qualité de la coiffe pourlette reste ouverte…
Les lectrices et lecteurs pourront commenter les tenues présentées et, pourquoi pas, établir un palmarès. On pourrait rapprocher des images présentées sur le blog à l’occasion de la fête de l’andouille 2018.




Le sujet mériterait un développement et nous faisons appel à toutes celles et tous ceux qui pourraient proposer des photographies de noces quelle qu’en soit la commune.




Nos remerciements chaleureux à nos fidèles correspondantes, 
Mmes Faignot et Guégan
qui fournissent les images et apportent leur éclairage précieux sur les documents.



01/02/2019



EXCEPTIONNELLE NAISSANCE DE TRIPLÉS à SILFIAC
11 AVRIL 1913

Nous vous présentons ci-après l'histoire de cette carte postale que beaucoup d'entre-vous connaissent.
M. Gérard Roselli en est l'auteur. Nous le remercions pour cette première contribution à notre blog.


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Enquête sur une carte postale ancienne

En Centre-Bretagne, au début du 20è siècle, dans le contexte sanitaire et social de la société d'alors, l'accouchement restait toujours un acte vital à haut risque, à la fois pour l'enfant et la mère (1), aussi une exceptionnelle naissance de triplés à Silfiac, le 11 avril 1913, stupéfia-t-elle les contemporains, car, les trois jumeaux survécurent. 

Courrier de Pontivy - 20 avril 1913

Effectivement, 6 à 7 mois plus tard, vers fin 1913, leurs petites bouilles enserrées d'un bonnet et très joliment mises en valeur grâce à la blancheur d'un bavoir brodé, furent immortalisées par un cliché photographique édité en carte postale, à l'initiative de Mlle Le Cunff de Pontivy (2). En juillet 1993, soit quatre-vingt années après, lors de mes pérégrinations du côté de Silfiac et Séglien, je pus constater la rémanence de cet événement dans l'esprit de nombreuses personnes de la vieille génération, se souvenant toujours des enfants de la famille NICOLAS. Ceci me permettra encore de pouvoir y relever l'erreur de "légendage" de cette carte postale , à savoir qu'il ne s'agissait point de trois frères jumeaux, mais plutôt, de deux soeurs et d'un frère prénommés respectivement Bernadette, Marie-Louise et Fernand. Par contre, lors de mon questionnement sur le positionnement précis des enfants, mes interlocuteurs avouaient, dépités, leur impuissance à pouvoir me répondre de manière fiable. Si fort logiquement, le garçon devait se situer au milieu, encadré par les deux filles, pour celles-ci, l'indécision subsistant entre le choix du côté gauche ou droit, m'agaçait terriblement. Où donc se plaçait Bernadette et Marie-Louise par rapport à Fernand ?

Heureusement, un renseignement judicieux me permettra de résoudre cette petite énigme. Il me conduisit sur les traces de Marie-Louise, à Pontivy, à la "Crêperie Le Bris" sise au 16 rue du Général Quinivet - hélas fermée, en ce début de mois de septembre, pour cause de congé annuel du personnel. Cependant, le fait d'entr'apercevoir au travers de la vitrine, fixé sur l'un des murs de la salle, un agrandissement de la carte postale, me rassura pleinement. L'enquête s'avérait prometteuse. Pour en savoir immédiatement plus, je m'adressais au tenancier du bistrot voisin. J'y fus stupéfait d'apprendre que Marie-Louise Nicolas, devenue Mme Le Bris après son mariage avec M. Albert Le Bris (Pontivy 1942) y tenait toujours, à 80 ans, avec sa fille, cette crêperie qu'elle avait créée au début des années 1960 (après la mort de son mari).


Dans l'impossibilité de pouvoir communiquer directement avec ces dames, je leur écrivis quelques jours plus tard. Ce fut M. Louis Le Bris, au nom de sa mère, qui me répondit, complétant utilement mes informations biographiques. Je cite un extrait de sa lettre du 30 septembre 1993, pour sa gentillesse filiale : " je vous précise que ma maman est encore débordante d'activité, elle se lève souvent à 5h-6h pour préparer sa pâte, et commencer la cuisson des crêpes, et, ceci jusqu'à la fermeture...". Suite à une reprise de contact en septembre 2006, il m'apprendra que la crêperie ferma définitivement 4 ans plus tard (en 1997) et qu'hélas sa mère était décédée le 22 avril 1999, dernière survivante des triplés, à l'âge de 86 ans, après une longue vie de labeur.


Les trois jumeaux de la famille Nicolas : 2 filles et 1 garçon âgés de 6/7 mois (3)

Ci-dessus la légende corrigée de la carte postale : 2 filles et 1 garçon

Afin de satisfaire pleinement la curiosité légitime des lecteurs, voici les diverses informations biographiques recueillies sur les jumeaux.

Conditions de la naissance

La naissance se déroula à la ferme de Kerroch, au lieu-dit Lannjuge (4). Ce jour du 11 avril 1913, sur les 10 heures du matin, M. Olivier Nicolas, âgé de 39 ans et déjà père de trois enfants, Tréphine, Marie et Jean, verra brusquement sa petite famille doublée. La mère Marie-Anne (née Audren) eut bien besoin de toute sa jeunesse de 28 années pour se remettre de l'accouchement et subvenir aux besoins de ses bébés (5).

Le devenir des triplés

Tous parvinrent à l'âge adulte, se marièrent à Pontivy et dans sa région (à St Aignan pour Bernadette et Fernand) et enfantèrent.
Le phénomène de la gémellité se reproduisit pour les deux filles avec deux enfants morts-nés pour Bernadette et viables pour Marie-Louise. Les autres naissances furent normales.

- Bernadette décédera la première, à Pontivy le 27 février 1969, relativement jeune encore, à même pas 56 ans (curieusement, sur la photographie, elle apparaît comme le moins vaillant des triplés).
- Fernand décède le 20 avril 1990 à St Aignan, âgé de 77 ans.
- Marie-Louise meurt à Pontivy le 22 avril 1999, à l'âge respectable de 86 ans.

Une autre carte postale des enfants âgés de 4 ans, curieusement avec la même erreur : Trois frères

Si l'on y réfléchit, la première année de diffusion (6) de cette carte postale se déroula durant la période précédent directement la déclaration de la première guerre mondiale (3 août 1914). Aussi l'histoire de cette carte nous touche-t-elle encore davantage lorsqu'on sait qu'elle remporta un énorme succès de vente auprès des mobilisés de 1914, avant leur départ pour la guerre (7).
Sans aucun doute, des pères de famille démunis, en acquérant ce cliché des triplés, réalisèrent-ils un transfert affectif en songeant tristement à leur propre progéniture. A la gare de Pontivy, un certain jour d'août 1914, noyé dans la foule des mobilisés en partance, se trouvait aussi le père des jumeaux. L'époque était cruelle. Peut-être que la vision de ces petits-enfants, en ravivant le souvenir familial, en aida-t-elle certains, pendant les périodes de cafard, à renforcer leur raison de vivre ou plutôt de survivre à l'enfer de la guerre. J'ose le croire.

Je conclurais que l'on peut vérifier une fois encore que l'histoire locale, telle celle de cette modeste carte postale, rejoint de manière imprévue la Grande Histoire.


                                                                                     Gérard Roselli


* Sincères remerciements à M. Louis Le Bris pour sa contribution à l'élaboration de cet article.


1 Entre autres causes, l'acte était rarement médicalisé et sa réussite dépendait des compétences et de l'habileté d'une matrone de village, reconnue pour son rôle d'accoucheuse. Cette façon de faire fut encore pratiquée à Langoëlan en 1944 pour l'une de mes cousines germaines
2  Tenancière d'un tabac-mercerie au 19 rue de l'Eglise.
3 La représentation de jumeaux en carte postale est rarissime. Le marchand de cartes Mario Botti ne connait que ceux de Silfiac pour le Morbihan contre 3 autres clichés pour le Finistère.
   Après un examen attentif de ce cliché, l'une de mes cousines, médecin pédiatre, m'affirmera que l'âge des enfants devait être légèrement supérieur à 3 mois. Elle leur donna 6 à 7 mois, et notera aussi surtout, la fragilité apparente de l'état de santé de Bernadette.
4  A 1 km du bourg de Silfiac - les bâtiments existent, mais ont été très transformés, d'après M. Louis Le Bris.
5  M. et Mme Nicolas n'eurent plus d'enfants après cette naissance exceptionnelle. Ils décédèrent respectivement à 70 ans (vers 1945) et 72 ans (vers 1957).
Elle dut probablement être mise en vente vers le dernier trimestre de l'année 1913.
7  Témoignage de M. Le Bris, rapportant des propos tenus par sa mère. Curieusement, on trouve une histoire similaire pour les triplés du Finistère.


O0O


Une première version de cet article fut diffusée en septembre 2006
dans la revue Mein ha Tud