01/02/2019



EXCEPTIONNELLE NAISSANCE DE TRIPLÉS à SILFIAC
11 AVRIL 1913

Nous vous présentons ci-après l'histoire de cette carte postale que beaucoup d'entre-vous connaissent.
M. Gérard Roselli en est l'auteur. Nous le remercions pour cette première contribution à notre blog.


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Enquête sur une carte postale ancienne

En Centre-Bretagne, au début du 20è siècle, dans le contexte sanitaire et social de la société d'alors, l'accouchement restait toujours un acte vital à haut risque, à la fois pour l'enfant et la mère (1), aussi une exceptionnelle naissance de triplés à Silfiac, le 11 avril 1913, stupéfia-t-elle les contemporains, car, les trois jumeaux survécurent. 

Courrier de Pontivy - 20 avril 1913

Effectivement, 6 à 7 mois plus tard, vers fin 1913, leurs petites bouilles enserrées d'un bonnet et très joliment mises en valeur grâce à la blancheur d'un bavoir brodé, furent immortalisées par un cliché photographique édité en carte postale, à l'initiative de Mlle Le Cunff de Pontivy (2). En juillet 1993, soit quatre-vingt années après, lors de mes pérégrinations du côté de Silfiac et Séglien, je pus constater la rémanence de cet événement dans l'esprit de nombreuses personnes de la vieille génération, se souvenant toujours des enfants de la famille NICOLAS. Ceci me permettra encore de pouvoir y relever l'erreur de "légendage" de cette carte postale , à savoir qu'il ne s'agissait point de trois frères jumeaux, mais plutôt, de deux soeurs et d'un frère prénommés respectivement Bernadette, Marie-Louise et Fernand. Par contre, lors de mon questionnement sur le positionnement précis des enfants, mes interlocuteurs avouaient, dépités, leur impuissance à pouvoir me répondre de manière fiable. Si fort logiquement, le garçon devait se situer au milieu, encadré par les deux filles, pour celles-ci, l'indécision subsistant entre le choix du côté gauche ou droit, m'agaçait terriblement. Où donc se plaçait Bernadette et Marie-Louise par rapport à Fernand ?

Heureusement, un renseignement judicieux me permettra de résoudre cette petite énigme. Il me conduisit sur les traces de Marie-Louise, à Pontivy, à la "Crêperie Le Bris" sise au 16 rue du Général Quinivet - hélas fermée, en ce début de mois de septembre, pour cause de congé annuel du personnel. Cependant, le fait d'entr'apercevoir au travers de la vitrine, fixé sur l'un des murs de la salle, un agrandissement de la carte postale, me rassura pleinement. L'enquête s'avérait prometteuse. Pour en savoir immédiatement plus, je m'adressais au tenancier du bistrot voisin. J'y fus stupéfait d'apprendre que Marie-Louise Nicolas, devenue Mme Le Bris après son mariage avec M. Albert Le Bris (Pontivy 1942) y tenait toujours, à 80 ans, avec sa fille, cette crêperie qu'elle avait créée au début des années 1960 (après la mort de son mari).


Dans l'impossibilité de pouvoir communiquer directement avec ces dames, je leur écrivis quelques jours plus tard. Ce fut M. Louis Le Bris, au nom de sa mère, qui me répondit, complétant utilement mes informations biographiques. Je cite un extrait de sa lettre du 30 septembre 1993, pour sa gentillesse filiale : " je vous précise que ma maman est encore débordante d'activité, elle se lève souvent à 5h-6h pour préparer sa pâte, et commencer la cuisson des crêpes, et, ceci jusqu'à la fermeture...". Suite à une reprise de contact en septembre 2006, il m'apprendra que la crêperie ferma définitivement 4 ans plus tard (en 1997) et qu'hélas sa mère était décédée le 22 avril 1999, dernière survivante des triplés, à l'âge de 86 ans, après une longue vie de labeur.


Les trois jumeaux de la famille Nicolas : 2 filles et 1 garçon âgés de 6/7 mois (3)

Ci-dessus la légende corrigée de la carte postale : 2 filles et 1 garçon

Afin de satisfaire pleinement la curiosité légitime des lecteurs, voici les diverses informations biographiques recueillies sur les jumeaux.

Conditions de la naissance

La naissance se déroula à la ferme de Kerroch, au lieu-dit Lannjuge (4). Ce jour du 11 avril 1913, sur les 10 heures du matin, M. Olivier Nicolas, âgé de 39 ans et déjà père de trois enfants, Tréphine, Marie et Jean, verra brusquement sa petite famille doublée. La mère Marie-Anne (née Audren) eut bien besoin de toute sa jeunesse de 28 années pour se remettre de l'accouchement et subvenir aux besoins de ses bébés (5).

Le devenir des triplés

Tous parvinrent à l'âge adulte, se marièrent à Pontivy et dans sa région (à St Aignan pour Bernadette et Fernand) et enfantèrent.
Le phénomène de la gémellité se reproduisit pour les deux filles avec deux enfants morts-nés pour Bernadette et viables pour Marie-Louise. Les autres naissances furent normales.

- Bernadette décédera la première, à Pontivy le 27 février 1969, relativement jeune encore, à même pas 56 ans (curieusement, sur la photographie, elle apparaît comme le moins vaillant des triplés).
- Fernand décède le 20 avril 1990 à St Aignan, âgé de 77 ans.
- Marie-Louise meurt à Pontivy le 22 avril 1999, à l'âge respectable de 86 ans.

Une autre carte postale des enfants âgés de 4 ans, curieusement avec la même erreur : Trois frères

Si l'on y réfléchit, la première année de diffusion (6) de cette carte postale se déroula durant la période précédent directement la déclaration de la première guerre mondiale (3 août 1914). Aussi l'histoire de cette carte nous touche-t-elle encore davantage lorsqu'on sait qu'elle remporta un énorme succès de vente auprès des mobilisés de 1914, avant leur départ pour la guerre (7).
Sans aucun doute, des pères de famille démunis, en acquérant ce cliché des triplés, réalisèrent-ils un transfert affectif en songeant tristement à leur propre progéniture. A la gare de Pontivy, un certain jour d'août 1914, noyé dans la foule des mobilisés en partance, se trouvait aussi le père des jumeaux. L'époque était cruelle. Peut-être que la vision de ces petits-enfants, en ravivant le souvenir familial, en aida-t-elle certains, pendant les périodes de cafard, à renforcer leur raison de vivre ou plutôt de survivre à l'enfer de la guerre. J'ose le croire.

Je conclurais que l'on peut vérifier une fois encore que l'histoire locale, telle celle de cette modeste carte postale, rejoint de manière imprévue la Grande Histoire.


                                                                                     Gérard Roselli


* Sincères remerciements à M. Louis Le Bris pour sa contribution à l'élaboration de cet article.


1 Entre autres causes, l'acte était rarement médicalisé et sa réussite dépendait des compétences et de l'habileté d'une matrone de village, reconnue pour son rôle d'accoucheuse. Cette façon de faire fut encore pratiquée à Langoëlan en 1944 pour l'une de mes cousines germaines
2  Tenancière d'un tabac-mercerie au 19 rue de l'Eglise.
3 La représentation de jumeaux en carte postale est rarissime. Le marchand de cartes Mario Botti ne connait que ceux de Silfiac pour le Morbihan contre 3 autres clichés pour le Finistère.
   Après un examen attentif de ce cliché, l'une de mes cousines, médecin pédiatre, m'affirmera que l'âge des enfants devait être légèrement supérieur à 3 mois. Elle leur donna 6 à 7 mois, et notera aussi surtout, la fragilité apparente de l'état de santé de Bernadette.
4  A 1 km du bourg de Silfiac - les bâtiments existent, mais ont été très transformés, d'après M. Louis Le Bris.
5  M. et Mme Nicolas n'eurent plus d'enfants après cette naissance exceptionnelle. Ils décédèrent respectivement à 70 ans (vers 1945) et 72 ans (vers 1957).
Elle dut probablement être mise en vente vers le dernier trimestre de l'année 1913.
7  Témoignage de M. Le Bris, rapportant des propos tenus par sa mère. Curieusement, on trouve une histoire similaire pour les triplés du Finistère.


O0O


Une première version de cet article fut diffusée en septembre 2006
dans la revue Mein ha Tud


6 commentaires:

  1. un revenant .ancien lecteur de Mein ha tud je suis heureux que monsieur Roselli intervienne dans ce bon site . j'ai toujours apprécié ses enquêtes dans la revue .
    René le Hen

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  2. dis-t-on jumeaux pour des triplés ?

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  3. Littéralement, le terme jumeau se réfère à tous les individus qui ont partagé le même utérus au cours d'une même gestation.

    Dans le langage courant, on parle habituellement de jumeaux pour désigner une double naissance. Toutefois, le terme s'applique aussi à un nombre supérieur de naissances multiples. Ainsi, des triplés, quadruplés, ou autres quintuplés sont donc jumeaux.

    http://www.cnrtl.fr/definition/jumeau

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  4. Etude intéressante et menée avec une belle ténacité. Merci au narrateur et aux personnes qui ont apporté leur témoignage.

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  5. Bonjour à tous .. où peut on se procurer cette revue à l état neuf? Avec mes remerciements cordialement

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