04/06/2014




de MI-CARÊME en CAVALCADE...
une tradition guémenoise



     Avant la mi-carême on connaissait la kermesse.
Les Guémenois en avaient fait une fête originale où le char de la ville tiré par quatre chevaux décorés popularisait les idées du temps. A cette époque, on développait la mutualité, la solidarité, le secours aux nécessiteux, on souhaitait la bienvenue aux étrangers.



Dans le même temps, les puissances rivalisaient dans la course folle aux colonies ; on allait bombarder Pékin et le Tonkin, conquérir la Cochinchine et d’amples territoires africains. Dans un pays qui ne pouvait plus offrir un avenir à tous ses enfants, une part de la jeunesse guémenoise s’engageait à Lorient pour se mêler à l’aventure. Le char colonial est-il une parodie ou un appel ?



On y voit des tenues coloniales bien tirées, des matelots de la Royale au bonnet à pompon,
des clairons qui sonnent, peut-être ceux du 62è Régiment d’Infanterie de Lorient.


Tout cela se prolonge par l’exode parisien au retour du service militaire ou de l’engagement dans les expéditions d’Outre-Mer et finira monstrueusement par la grande guerre de 14-18. 

La première mi-carême a eu lieu le 26 mars 1922.

Essai réussi, on remet ça l’année suivante. 
Puis, deux années blanches avant une période ininterrompue jusqu’en 1939
La guerre suspend la fête qui ne reprend qu’en 1946.


Voici maintenant quelques illustrations provenant de collections 
que nous avons pu grouper grâce à plusieurs passionnés.

Comme on l’a déjà raconté (cf. blog mi-carême 1926), le 1er thème traité est celui du « Père Mathurin », mannequin de paille symbolisant l’hiver et qu’on brûle à l’arrivée du printemps. Tout le comique est réuni sur ce cliché : le personnage entouré de ses gardes, dont le célèbre « peau lisse », est suivi des juges qui vont le condamner à l’issue du défilé.


Enoncé du verdict :

« L’an de grâce 1926, le 14 mars, sa Majesté le père Mathurin, roi du Carnaval, a comparu devant la Haute Cour de Guémené, a été convaincu : de n’avoir pas mieux réussi dans ses tentatives de réforme que ses précédents ; d’avoir causé la hausse de la livre et du dollar et surtout du tabac ordinaire ; d’avoir augmenté les impôts qui nous écrasent au point de nous faire ressembler bientôt à des ballons dégonflés ; D’avoir augmenté le prix de la vie de façon telle que c’est aujourd’hui un luxe de se payer 4 sous de fromage chez Polyte*.
De nous avoir inondés d’eau et de pluie alors que nous manquons totalement de pur jus.

De nous avoir refusé, à nous ses loyaux sujets, exception faite des membres du Parlement, la modeste pension viagère de 50 000 F que nous lui demandions.
Pour ces motifs, a été reconnu coupable de haute trahison et condamné à la peine de mort à perpétuité.
En conséquence, sa Majesté le père Mathurin, roi du Carnaval, sera déchu de ses titres et privilèges et conduit sur la place des Halles  pour y être pendu, fusillé et brûlé jusqu’à ce que mort s’ensuive. »
Signé : Le Jury

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Le Jury comprend Tatard, préparateur en pharmacie, président du comité des fêtes ; Olliviéro et Joseph Hellec, vice-présidents ; Vincent Donias, trésorier ; Augustin Le Fur, secrétaire de mairie, secrétaire ; François Strugeon, commissaire général ; François Mahé, adjoint, Joseph Février et Louis Ravallec, commerçants.

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*Polyte, pour Hippolyte Le Saint, épicier, chef de musique, membre fondateur du Jazz Club avec ses acolytes François Tatard, François Mahé, Joseph Février, tailleur, et Maurice Quermelin, pâtissier.



La seconde majesté de la mi-carême est évidemment la reine. Au cours de la réception inaugurale à la mairie, toujours en 1926, le correspondant de « Ouest-Eclair », René Moigno, a prononcé une spirituelle allocution et comparé les Pourlettes de Guémené, « ces gentilles filles accortes des bords du Scorff » aux Arlésiennes, « cigales de Provence » qu’a chantées Mistral. Bien entendu, modestes à l’envi, elles n’en croient rien. D’ailleurs, elles ne stridulent pas, elles se contentent de chanter comme des rossignols. Pour ceux qui en douteraient, je renvoie à l’épisode du concours des choeurs de 1950 disputé au Palais de Chaillot en présence du président de la République Vincent Auriol (cf. blog).




Dans la période de l’entre-deux guerres et jusque dans les années 50, on reste fidèle à la tradition du pays pourleth. La reine et ses demoiselles d’honneur portent le costume de Guémené, magnifique, cela va de soi ; tout juste sacrifie-t-on à la mode avec une mise en plis particulièrement étudiée. Nos majestés trônent dans un joli carrosse rustique décoré de roses et tiré par le cheval de l’hôpital. Un couple de sonneurs réputés les accompagnent, offrant leur meilleur répertoire. A défaut de cigales, on a le bourdon. Le char est conduit par un cocher pimpant qui, comme les musiciens, reste fidèle au costume aux mil boutons mais assorti d’une cravate. A partir de 1949, des enfants prennent place sur le plateau. 1954 marque une rupture : on remise la parure traditionnelle dans l’armoire de la grand-mère. On adopte la robe blanche et la cape qui va si bien avec, comme à Nice, à Nantes et autres hauts lieux du carnaval. Timide retour à la tradition en 1959, puis on oublie.


La composition du cortège est évidemment fonction des éléments en piste et de leur nombre avec, néanmoins, un semblant de règle. Une fanfare ouvre le défilé et le char de la reine le ferme ; on alterne autant que possible char, groupe, individuel. La musique municipale ayant sombré en juillet 1929, rapidement l’Harmonie baudaise s’est imposée. En 1956, elle assure encore cet honneur alors que la Kerlen-Pondy, devant le char de la reine, supplée le couple de sonneurs qui a déserté.



En 1957, on a fait appel au « bagad Nominoé » de Redon.



Un char occupe une place éminente dans le cortège, celui du boeuf gras et des lots de la tombola. En voici un exemple, celui de la mi-carême 1931. Le boeuf manque à l’appel, il marche seul, sans doute, rêvant de verts pâturages.



Comme l’indique le programme de 1956
le défilé aligne des chars construits à partir d’une idée dans l’air du temps, 
comme « la ronde des pays » ...


ou tout simplement illustrant une chanson en vogue, 
telle que « la ballade des Baladins » que chantait Gilbert Bécaud...


Le char fleuri prend une place importante au point que la mi-carême s’apparentera souvent une fête des fleurs ou « corso fleuri » ou tout simplement une « cavalcade ».

Bel échantillon, « les glycines » qui attirent les amateurs d’un nectar particulier.



Plus sage en sa grâce élancée, le cygne.



Le thème de la chanson est repris : 
« Accordéon, c’est toi qui chante », est mené par une bande de copains en pleine forme et le char est photographié sous toutes les coutures.





La référence parisienne alimente aussi le catalogue, 
en particulier ce qu’il est convenu d’appeler le « Gay Paris ». Voici « Moulin Rouge », version 1936.


Une autre version non datée élargit la composition à la tour Eiffel, 
le Tabarin, au coeur de Montmartre, le cinéma, Pigalle
et le Jazz animé par un accordéoniste que certains reconnaîtront peut-être.


On assiste aussi à des prouesses de composition. 
Locmalo nous régale à plusieurs reprises de réalisations magnifiques. 
En voici une datant de 1958.



Autre composition qui mérite bien de la patrie guémenoise (date de concours inconnue) :
Une chapelle bretonne perdue sur la lande, devant laquelle pose le groupe à qui on doit la création.


Du côté des groupes, on trouve la même variété ; 
d’abord, un classique de chanson de la petite enfance, « trois jeunes tambours ».



Un groupe ayant quitté son char « sous le ciel d’Orient »
 pour s’acoquiner avec un partisan coercitif de la natalité à tout prix.


Eh oui ! on avait ressorti le vieux Père Mathurin 
perdu entre un groupe de jeunes lou(p)s « retour de la classe » 
et une goélette de Terre-Neuvas…


… pêcheurs d’Islande de St Malo… pardon, de Locmalo
qui, malgré le roulis et les embruns, gardent le cap et le sourire.



Et pendant ce temps-là, les autres bringards ont fini par trouver leur chemin 
et s’en reviennent enfin de leur guerre de 100 ans !



Par chance, ils n’ont pas rencontré les Gaulois


…ni le bagnard de Cayenne 
en compagnie des champions des crevaisons dans les cols…



… lesquels champions nous montrent toutes les facettes de leurs talents.



Le registre des individuels est également varié. 
Il répond souvent à un souci d’incognito. 
En 1956, « l’homme à la malle ».


De la même année, le sobre char « le serre-livres » nous invite à la lecture,
« Gigi », « Toi et Moi » et « L’Enéide », semble-t-il. 
Il n’y manque que le livre complet des « hilarantes mi-carêmes de Guémené »
que nous avons du mal à reconstituer, recueillant, ici ou là, la moindre feuille volante.





Le défilé est terminé

Réception à la mairie des majestés 
par le maire et le comité des fêtes.



En 1959
le dernier sursaut des reines en costume pourlet.


Et pour finir sur une note colorée
qui fut longue à attendre tant il a plu sur l’édition 1999
voici un beau soleil radieux éclairant trois jeunes filles étoilées, 
les stars de la fête.


Ce même jour, et dans le même cortège, un filou à visage découvert, m’a proposé sous le manteau, un objet en forme de doigt de gant, de la meilleure dentelle bretonne, disait-il, et censé protéger du Sida, ou préserver, si vous préférez. Il mentait effrontément. Mais son groupe qui, bien m’en souvient, s’appelait « Bigouden’s blues », soignait les rhumatismes et dilatait la rate.



A la prochaine et p’têt avant
comme disait un Guémenois cher à mon coeur !

 
 

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DIAPORAMA - VIDEO
 
 
 
 

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